Chaos (1)

lundi 13 octobre 2003.
 

Au commencement...

Au commencement était le Chaos. Le pur Chaos, pas possible d’imaginer plus pur. Le genre de chaos d’où un millier de singes chaotiques équipés de machines à écrire sévèrement revêches à tout ordonnancement des touches n’auraient pas pu tirer un mot. De ce Chaos, aucune règle ne pouvait émerger, et la Vie ne pouvait même pas commencer à penser à se désespérer de son inexistence et de la vanité de l’être puisqu’elle n’existait pas, et que tout le Chaos était trop furieusement bancal pour penser à elle comme à un truc sérieux, qui vaudrait la peine d’être essayé... On peut croire qu’il n’est pas exagéré de penser que, tout compte fait, le Chaos était tout de même mortellement chiant.

Pourtant, un jour de cafard mortel, du Chaos naquit le Café... Juste quelques gouttes pour commencer et amorcer le processus. On se demande encore comment les molécules de Café, c’est quoi déjà, la caféine ? Ouais, la caféine, qu’est ce qu’elle foutait là, dans le Chaos qui se meurt et s’ennuie plus que moi, un dimanche après-midi, après le Café salvateur. Bref, on y revient toujours, juste après l’ennui lancinant, le Café émergea en demandant : "Eh ho, les mecs, qu’est ce qu’on fout là ?". Alors sur ces mots, le Chaos qu’on brusquait un peu (faut dire que c’était Lundi matin), le Chaos donc, se dit qu’il allait peut-être falloir faire émerger quelque chose pour répondre à ça, disons Mardi. Mais pour l’instant, le Chaos avait une partie d’ennui mortel avec le vide et le sombre noir et il fit un signe de la main un peu chaotique, genre le gars que ça gonfle et le Café s’en fut bouder dans un coin.

Et Dieu dans tout ça ?

Le Café souffrait intérieurement, parce qu’il n’avait pas de sens. Le sens du Chaos, c’était de se faire chier, pour commencer, en attendant de pouvoir faire chier un tas d’autres trucs. C’était son dilemme à lui, le Chaos : il voulait rester peinard à se faire chier tout seul, à mourir d’ennui pour l’Eternité, mais il sentait bien que si d’autres trucs commençaient à sortir de lui, sa vocation allait être toute trouvée : les faire chier par tous les moyens possibles, et il y en avait beaucoup, auxquels il devait pour l’instant se retenir de penser, puisque le seul fait que le Chaos commence à penser à d’autres trucs suffisait à le dénaturer et à créer l’ensemble des possibles. Comme un bon gros Chaos qu’il était, il venait de créer la 3e loi de la Thermodynamique sans que les deux premières ne se rebellent contre cette anachronie primaire vu qu’elles n’étaient pas encore une lueur dans l’oeil du père Kelvin : la loi de l’emmerdement maximum. Le Chaos en profitait pour commencer déjà à penser à tout un tas de trucs qu’il allait pouvoir faire aller de travers dans tout un tas de dimensions encore à venir, en se gargarisant intérieurement de son nouveau nom : Entropie. Mais le Café n’avait pas dit son dernier mot.

Non, le Café sentait qu’il fallait qu’il s’impose un tant soit peu pour ne pas perdre la face. Même s’il n’avait pas de sens ni de grand rôle a jouer comme le Chaos qui occupait l’avant de la scène politique de l’époque, il se dit qu’en se débrouillant bien, il pouvait toujours se déguiser en drogue douce, passer inaperçu et féconder la masse du peuple sur le point de devenir. Et bientôt, ce fut Mercredi. Lundi, le Chaos s’était levé de bonne heure et Mardi c’était le Café qui s’était constitué à partir d’un chaos déjà vacillant. Et ce jour-là donc, Mercredi, la Semaine se dit qu’il était l’heure de faire naître quelque chose pour mettre ces deux derniers larrons au pas : Dieu, par exemple. Ce ne fut pas une mince affaire. La notice technique était vieille et quasi illisible. On trouvait des fautes de syntaxe à quasi chaque instruction. A côté, une notice IKEA en coréen aurait paru être le summum de la limpidité ET un chef d’oeuvre littéraire en même temps, je vous jure ! Le Monde en kit en 5 minutes, son Créateur en 12, toujours en kit, à monter soi-même. La différence étant que le Chaos, les Outils, c’était pas son truc. D’ailleurs la Création, c’était pas non plus sa tasse de thé, ce que le Café ne pouvait pas décemment comprendre sans se remettre fondamentalement en question.

Donc créer Dieu, c’était franchement pas une partie de plaisir. Chacun se laissa donc un peu aller, en faisant semblant de savoir ce qu’il faisait, pour pas se taper la honte devant l’autre zig, qu’il soit chaotique ou énervé. C’était tellement folklo qu’il aurait été dommage que Personne n’assiste à cette journée poilante. Dieu naquit donc dans un grand éclat de rire, et passa toute la phase de Sa propre création en observateur un peu en retrait, en essayant de ne pas pouffer trop fort pour ne pas attirer l’attention. Quand Il commença à Se demander ce que ces deux trucs faisaient d’aussi drôles, Il s’aperçut de plusieurs choses : a) Il le savait. b) ces deux trucs étaient le Chaos et le Café. c) fallait qu’Il commence à faire soigneusement gaffe à ce qu’Il pensait parce que ça se réalisait tout de suite et partout. d) que penser des phrases du style c), c’était bon pour les autres, mais que pour Lui, c’était différent. Qu’Il serait donc, et pour l’Eternité, Omniscient, Omnipotent et Omniprésent pour faire bonne mesure.

Quand Il commença à Se dire que les 2 larrons le faisaient tout de suite beaucoup moins rire, ça y est, Il était créé, et le Chaos et le Café ne pouvaient en aucun cas se douter de la portée de leur action de création.

And Time began seriously to pass...

Alors Mercredi soir, tout le monde tirait un peu la gueule. Le Chaos essayait de renverser le Café et Dieu faisait déjà la police tout en imaginant déjà comment Il pourrait faire des allégories savoureuses avec des pains, des hosties ou du vin. Et puis à force de penser, Dieu avait un peu la chair de poule en voyant chaque soubresaut se matérialiser, même les soubresauts d’esprit les plus tordus ou les plus comiques. Dieu avait-Il de l’Humour ce soir-là ? Non, fondamentalement non, car le Café qui se renversait une nième fois sur Sa toge le faisait suer rien qu’à penser à la n+1ième fois, suite asymptotique uniformément convergente. On était Mercredi soir, un soir d’ennui mortel, un soir d’hiver et le Feu posait presque la question de son existence parce que Dieu sentait qu’Il avait un peu froid aux pieds, assis dans Son grand fauteuil en cuir. Faudrait voir à créer la Cheminée, le Feu, le Cigare et le Fauteuil en Cuir... Sinon on pourrait jamais bosser. Faudrait du Papier, un bon coup de main pour dessiner la Suite...

Quelle Suite ? Comment voulez-vous que Je pense a Demain avec cet abruti de Chaos qui court après le Café ? Le Chaos, qui sentit une pointe d’exaspération perler à travers l’Espace, pas tout à fait encore inventé lui non plus, se dit qu’il fallait peut-être s’inquiéter de Dieu et que tout ça prenait mauvaise tournure. Il fit du coude au Café qui lui aussi rigolait un peu moins. Et là, le Chaos fit un truc vraiment vache, un truc que Dieu n’avait pas prévu, le Chaos créa la Vie.

Le problème du Chaos, à part son caractère ultra-chaotique à faire pleurer Murphy de bonheur, était toujours ce petit côté irrécupérable tendance "Je fais chier mon monde, d’accord, mais comment faire si le monde n’existe pas ?", une position psychologique intenable pour tout autre que lui, un concept énorme, qui aurait pu justifier à lui seul l’invention de la Psychanalyse. Par contre la Fourberie c’était son rayon, et arriver à faire faire des trucs chiants aux autres, c’était bien ainsi qu’il entendait prendre son Pied. En allant par là, personne ne s’étonnera que son esprit tordu ait très rapidement inventé la Chimie Organique, et c’est donc tout naturellement qu’il en vint à penser à un ensemble non vide, à quelque chose qui ne serait pas rien, à l’idée même d’élément, évidemment perturbateur, qui résonnerait sans Fin. Mais pour que cela deviennent franchement intéressant qu’il n’y ait pas de fin, il fallait donc... un Début. Même si l’argumentation logique était loin d’être créée (elle serait mise au point plus tard par Dieu qui y verrait une façon merveilleusement splendide de cacher son existence aux yeux du monde), l’idée plût bien au Café, et tant mieux pour lui, puisqu’irréversiblement s’était mis en branle la grande machinerie biologique, très faiblement certes puisqu’elle manquait encore beaucoup de cohérence par rapport à ce monde embryonaire qui explosait avec elle.

Dieu n’hésita pas plus d’une seconde, le temps d’un n+2ème renversement de Café sur Son auguste personne. Il Se dit que tant qu’à faire, fini de rire, Il allait Se laisser penser. En effet, Il commençait à Se sentir sérieusement refoulé, et puisque le Chaos voulait jouer au plus malin, Il allait lui montrer que franchement, sur ce terrain, il ne tenait pas la comparaison. Et pour bien faire, Il allait Se rendre maître de cette idée insidieuse qu’il pouvait y avoir un Après, Il allait dompter le Temps. Enfin, ce n’est pas exactement ce à quoi Il pensa... Lui avait surtout pensé : "Maintenant fini de rire, il va falloir que ça change", ce qui allait rester sa position philosophique pendant un bon bout de temps, et une pensée qui entraînait avec elle les concepts du Passé, du Présent et du Futur, qui décidèrent d’un commun accord qu’ils ne pouvaient guère se passer les uns des autres, et s’associèrent bien vite sous le nom de Temps SARL. Le choix pourtant assez peu réfléchi d’une Societé A Responsabilité Limitée devait pourtant leur éviter bien des ennuis d’ordre divers et passer pour un modèle à suivre aux yeux de bien des start-up par la suite.

Tout cela fut donc fait dès Jeudi matin. Au chant du coq, le Temps fut créé, d’abord erratique, un peu soupe au lait. On aurait dit (avec l’accent rocailleux du terroir angevin) un cochon qui sort pour aller pigousser dans l’herbe boueuse. Dieu trouva ça un peu cavalier tout de même mais Il ne dit rien. Il avait mis Ses bottes de Ranger et Son lasso de Cow Boy. Il avait fière allure ce matin-là. Le Temps L’attendait dans le bas du champ. Il but un Café et sortit. L’air était frais et sans odeur à cause du fait que les bidules organiques n’étaient toujours pas bien organisés. Pas grave, Se dit-Il, ça va venir. Et puis tout alla très vite : Dieu mit le Temps à terre, lui ligota les pattes et en un rien de temps lui apprit les bonnes manières, le bon sens, les manoeuvres dilatatoires, les fuites et les deux ou trois petits secrets à ne pas réveler aux micro-organismes biologiques qui commençaient furieusement à se syndiquer. Le Temps fut content : il retourna brouter dans un coin du champ. Mais le changement était de taille : on ne pouvait plus revenir en arrière. Le plus embêté dans cette histoire, c’était le Chaos qui parfois faisait naître des choses qu’il aurait bien voulu défaire. Le Café s’en foutait éperdumment à part lorsqu’il se renversait. Mais à bien y réfléchir, ça le faisait bien marrer, alors...

Le Chaos en marche

Pendant ce temps, Dieu commençait à réfléchir à l’administration, au secrétariat, aux actions boursière et au Naze Dac. C’était assez exaltant et Il ne voyait pas le Temps passer. Au fur et à mesure que les choses avançaient, une sorte de compétition s’installa entre Dieu et le Chaos, l’un regardant l’autre du coin de l’oeil sans vraiment trop savoir ce qu’il faut en penser ou ne pas en penser. Mais quelque chose de décisif s’insinua malicieusement dans cette bataille à l’emporte-pièce : à ses heures perdues, le Chaos faisait chier le bon Dieu, mine de rien. Et c’était là toute la différence ! Déjà, dans la colonne des choses ratées, Dieu avait à son actif "La vie" et c’était une responsabilité lourde d’incidence, mais à l’époque ce n’était qu’une des innombrables choses qu’Il tentait de gérer. Pour donner un autre exemple, le Chaos avait décidé que le Passé serait Read Only et qu’on ne pourrait modifier que le Futur. C’était pas grand chose comme changement mais Dieu qui remplissait les formulaires de création avec application n’avait pas toujours le temps de tout vérifier. Or, quand il avait le dos tourné ou qu’il se réchauffait près du Feu, le Chaos s’amusait à cocher ou décocher des cases, comme par exemple, la case "Is past editable ? No".

Il y eut ainsi un tas de mesures phénoménologiques, sociologiques, logistiques qui furent appliquées de travers. Les exemples les plus connus sont "Le bout de pomme dans la gorge qui fait qu’on risque de s’étouffer et qu’il est impossible d’expulser soi même" et le fameux "Est introduit dans les paramètres régissant les interactions entre les êtres vivants des phénomènes assurant une incompréhension entre les éléments constitutifs de la vie proportionnelle au degré d’abstraction de la représentation mentale du monde qui les entoure" qui a malencontreusement remplacé "Est introduit dans les paramètres régissant les interactions entre les êtres vivants une interface omnisciente omnipotente qui fait bonne mesure et qui rend la compréhension du monde et de ces composants vivants complètement limpide"...

Au commencement était le verbe ?

Le Temps avançait doucement, comme une feuille se balançant au bout de son arbre. Au travers de la pièce brumeuse et de l’agitation environnante, il avait démarré une séance de 100 pas, pour évoquer ses souvenirs et ses envies, vu qu’il était le seul à en disposer. L’amorce philosophique du monde qui l’entourait était sur le point... d’être amorcée et c’était bien cela qui le préocupait, lui qui n’avait rien demandé d’autre qu’à être le serviteur de Dieu. Le Chaos lui, ne savait plus où donner de la tête. Il savait qu’il aurait dû dompter le Temps, il sentait que c’était important, mais emmerder Dieu pendant qu’il remplissait la paperasse le faisait tellement marrer qu’il en oubliait ses objectifs. Dieu était au bord de la crise de nerfs. Voir ces huluberlus se comporter comme des animaux sauvages tout autour de lui Le rendait fou. Il était impossible à quiconque de rester calme. Dans un accès de fureur, certains diraient de lucidité voire de pouésie mal contrôlée, Dieu créa le Langage pour faire transiter les idées sur un support autre que Son propre cerveau (si on peut appeler ainsi un organe un peu trop animal pour une divinité).

La conséquence immédiate qui découla de ce nouveau concept fut une fuite du capital de contrôle de Dieu sur ce qui l’entourait. Au lieu de centraliser l’information dans Son esprit, des entités extérieures se mirent à élaborer des pensées sur des supports disjoints de l’esprit de Dieu. Quelle révolution ! Tout un chacun s’amusait à graver, ici ou là, ses propres élucubrations. D’autres discutaient de l’existence ou non des éléments du langage pendant que personne ne les regardait.

Le Chaos, pour sa part, avait trouvé un nouveau divertissement : récupérer le matériel pour brasser les idées que d’autres déposaient proprement. Dieu qui Lui-même, parfois, se faisait des check-listes, n’en retrouvaient pas la moitié 48 h plus tard... Les artefacts qui contenaient une somme sans cesse croissante d’informations de toute sorte commençaient à pulluler et certains parlaient d’un problème de déchets à long terme. L’Ecologie était née mais pour l’instant on l’avait enfermée dans le placard, faut pas déconner. Alors le Temps eut l’idée du Siècle : il proposa un Contrat renouvelable par tacite reconduction au concept de Déterioration pour créer un lien de Proportionnalité (concept que Dieu dut créer dans l’empressement général) avec lui-même. On parlait alors de l’idée de Veillissement, un truc que Dieu rejeta tout de suite parce qu’Il trouvait ça vulgaire et déplacé. A partir de ce moment-là, un clivage fondamental se dessina : ceux qui veillissent et ceux qui durent pour toujours vachement longtemps.

Le début de la Fin...

Tout cela devenait quand même compliqué. Dieu prit sur lui de dédier une "partie" de Son cerveau à parcourir, comme un crawler éternel, toutes les parties du langage qui pouvaient se balader autour de Lui. Cela pouvait être utile de s’adapter (c’est-à-dire, ne pas faire n’importe quoi lorsqu’on a une bonne idée qui paraît une bonne idée alors que si l’on y réfléchit cinq minutes, c’est du n’importe quoi) à ce qui se dit, à la tendance du Temps, bref, c’était quasi de la politique avant l’heure. Le Café pour sa part se faisait tatouer un phoenix sur l’épaule. Il avait acheté une nouvelle paire de Rangers et un blouson noir qui avait l’air usé parce qu’acheté chez Eurodiff, alors le seul magazin de l’époque. Il tournait mal, le Café. Cela devenait un peu malsain. Il feuilletait, tout en laissant l’Autre lui graver le phoenix, ça fait mal, ouille, aïe, il feuilletait un magazine de grosses Harleys, des rouges et puis des noires. Les pages étaient blanches parce que la Mer, les Filles en Bikini et la Côte d’Azur n’existaient pas encore, Dieu merci. L’Autre gravait, titillait, triturait des lambeaux d’épaule, ça suintait de partout. Jantes allu, 45 chevaux. Laser, couleur verte, scalpel. Pot d’échappement. Bandage. Cher. C’est fini ! Le Phoenix était revenu de ses cendres. De toute facon, c’est l’animal le plus vieux du monde, le Phoenix. Mais je m’égare : le Café paya la note, d’un coup de Rangers. L’Autre ne broncha pas. Il sortit en donnant un violent coup de pied dans la porte en bois. Dans le champ traversé d’une bourrasque type western, le Temps avait déjà brouté 43% de la prairie.

(à suivre)
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