Je suis agro au poulet

lundi 29 septembre 2003.
 
Il y a bientôt un an, j’avais lu un article très intéressant concernant la publicité, publié sur La Porte désormais morte et enterrée (semble-t-il). Or avec Anthony (Kot-Feller), nous avons une théorie, surtout concernant le poulet et aussi un peu les Yaourts (avec des bouts).

Je souhaiterai donc introduire un concept un peu difficile à définir et dont personne n’est d’accord sur la définition, son obtention et son appréciation : le bonheur. Comme tout un chacun, je cherche le bonheur où je peux, dans toutes les actions de la vie et par exemple dans celle que je pratique avec beaucoup d’autres personnes sur cette terre : manger. Quand j’achète un poulet, j’achète le meilleur, ce qui n’est pas chose facile, et j’espère ne pas trop me tromper avec le bout de jugement dont je dispose ; ensuite, je passe au rayon couche-culottes... Bien entendu, face au rayon des poulets, immense, j’entends ma télévision qui me parle de label rouge et aussi des poulets fermiers de Loué, les meilleurs parait-il. Or, l’autre jour, j’ai dû manger un poulet tout en parlant de publicité avec Kot-Feller.

Poulet - 20 ko
Poulet

La publicité martèle et pollue, c’est certain, pour prouver que le poulet de Loué est définitivement meilleur pour des raisons objectives (il court dehors) et sybilines dont je passe les détails mais que vous trouverez vous-même avec Brio : il a l’air sympa à l’écran, il à l’air de sentir bon quand il est cuit, bref, émotionnellement, ce poulet là procure du plaisir. Je reviens donc à la charge avec mon bonheur : avec un raccourci grossier, s’il y a plaisir, il y a bonheur à la clef et question bouffe, c’est difficilement renversable comme argument (pour les téléphones et les couches-culottes, je n’y ai pas encore réfléchi).

Dans une société "primitive", on mange du poulet tous les dimanches et on varie les provenances : un dimanche du poulet de chez untel, dimanche d’après, celui de truc-nuche. Ainsi, et à force d’essais, on goutte et on tate des papilles les différents poulets et l’expérience nous donne la satisfaction de savoir quel est le poulet qui nous comble, quel est le poulet qui nous rend ivre de bonheur. Avec Kot-Feller avec qui je mange régulièrement du poulet, j’appelle ce bonheur le bonheur absolu. C’est le bonheur obtenu par un processus normal d’évaluation, celui que j’utilise pour choisir mes yaourts dans un supermarché : je tire un paquet au hasard toutes les semaines. Quand j’ai passé tous les paquets en revue, j’élimine les moins bons et je repars pour un tour.

Si vous vous représentez le bonheur sur une règle graduée, on pourrait imaginer que le bonheur absolu du poulet se situe à 16cm. Ajoutez une dose de publicité sur un individu réglé à 16cm et il est probable que vous déplacerez son auto-évaluation de son bonheur : j’appelle ce "chiffre" le bonheur relatif. Relatif car il dépend de la dose de publicité reçue. Ainsi, quand vous croyez comme moi que le poulet fermier de Loué gambade dans la prairie, heureux, avant de finir dans mon four, vous tendez la main vers votre bonheur relatif situé vers 18 voire 19 cm. Le bonheur relatif s’éloigne donc proportionnelement et inversement de notre bonheur absolu, à cause de la publicité. Et l’exemple marche pas mal avec le poulet, le yaourt et tout l’agro alimentaire parce qu’il est facile de graduer son "bonheur". Le goût étant très sensible, très personnel, il n’y a pas de justification sociale à donner à ses préférences, nos papilles étant un argument irrévocable : j’aime ça parce que... j’aime ça.

En poussant un peu plus loin, on pourrait se dire qu’entre celui qui atteint son bonheur absolu et celui qui atteint son bonheur relatif, il n’y a pas beaucoup de différence. Dans les deux cas, la jouissance est au rendez-vous dans une égale mesure et il n’y a donc pas de raisons de condamner l’un ou l’autre procédé. Si celui qui porte des Nike se sent plus fort et plus beau, plus noir et plus rapide que celui qui porte des sans marques, alors mince, pourquoi se priver ??? Outre les phénomènes d’appartenance à des groupes qui perturbent le phénomène (je suis du club Nike, on est dans le même camps et on s’aime) et qui, par là même, déplacent d’autant plus le bonheur relatif très à droite sur le double décimètre, il n’y a pas de raison de préferer atteindre son bonheur absolu plutôt que son relatif. J’objecterai juste qu’il parait plus humain d’atteindre son absolu, qu’il parait plus sain de procéder par l’intermédiaire de ses sens plutôt que de modifier son cerveau pour réajuster l’appréciation de ceux-ci.

Poulet croûte de pain - 7.1 ko
Poulet croûte de pain

Pour revenir au poulet, exemple d’une complexité incroyable, Kot-Feller disait qu’il connaissait certains citadins qui ne supportait pas le poulet de campagne celui-ci ayant trop de goût, bref "trop typé" (l’effet vache qui rit). Ce phénomène existe sur bien d’autres aliments et je ne ferai pas l’énumération, mais le fait est là : sur le double décimètre, l’absolu est à 2cm et le relatif à 28cm et c’est le jour et la nuit. De véritables gouffres naissent là où existaient préalablement de petites divergences. Je n’ai rien contre les gouffres, surtout sur la question du poulet, mais c’est tout de même assez étrange et inquiétant.

Combattre cette dérive est assez difficile et requiert des solutions politiques. Pour choisir des yaourts je dois fermer les yeux et tirer un paquet au hasard. Et encore, les bouts de gondole des supermarchés sont favorisés alors il faudrait que je me déplace au hasard du rayon avec une probabilité en cloche de me trouver devant tel ou tel paquet. Je tire au hasard : yaourts nature au sucre de canne : beurk. Et en plus, il faut que je me force pour rétablir mon bonheur absolu... C’est une perpétuelle remise en question lors de la phase d’achat ce qui n’est pas de tout repos (je n’ose pas imaginer les familles nombreuses).

Et alors ?

Rien. C’est l’exemple du poulet. Il est réplicable à l’infini avec des tas d’autres choses. Je sais pas moi. Avec Nike tiens. Les pubs Nike ne montrent pas des enfants qui fabriquent des chaussures dans le noir mais bien des noirs qui courrent à fond les gamelles dans un dépassement de soi quasi surhumain. Quoi de plus beau qu’un noir qui sue sang et eau sur une piste balayée par le vent, boosté par son mental, son corps et des pompes Nike ? Il y a Levis qui marche un peu dans ce créneau là, le dépassement de soi, depuis qu’on peut traverser les murs en platre quand on porte un Levis.

Les Nike, c’est bien l’exemple le plus irréel de tous les temps, le déplacement du désir vers la marque, l’amour de la marque et de ce qu’elle véhicule, c’est quasi du patriotisme palmaire, on dirait les Etats-Unis tiens, on consomme des pompes comme les Etats-Unis mangent du drapeau à étoiles.

Et alors, c’est foutu ?

Ca dépend. Il existe encore des créneaux qui résistent à l’envahisseur. J’ai des exemples en tête. Par exemple, il n’existe que très peu de publicité pour les appareils photo numérique. Pourquoi ? Et bien parce que la qualité se mesure à des critères objectifs et certains qu’il est facile d’énumérer : le nombre de pixel, le zoom, le nombre de réglages possibles, de modes, la taille et que sais-je encore. C’est du concret, alors que l’action du détergent Vizir Plus la grosse Croix Javel 8 en 1 Monsieur Boost, c’est comme l’astrologie, on vend du vent et le vent, c’est pas du concret.

Et n’allons pas croire que la technologie aide à départager les produits avec des critères concrets. Il n’y a qu’à regarder une pub cosmétique pour avoir envie de se tirer une balle qui le vaut bien : une crème exfoliante (passe encore) mais à la Kératine de Monoi et fil de Soie (qui porte 12500 fois son propre poids (on s’en tape la rate non ?)), c’est vraiment nous prendre pour la France d’en bas, voire pire, pour un Raffarin (d’en bas) des magots. A la rigueur, j’aime mieux penser qu’ils vendent des crèmes aux agents actifs de soie à des gens bien riches, au moins c’est une action humanitaire que de saigner ceux-là. Et en parlant de saigner, c’est d’ailleurs le signe que le temps de la magie noire se transforme en temps de la cosmétique noire, celle où on met du jus de Mangue dans le shampoing parce que ça fait plus poétique (Et la pouésie, ca fait vendre).

Un shampoing, une douche ?

Ceci étant dit, vous pouvez toujours vous passer sous la douche froide. Allumez Capital (sans sourcils c’est dommage) ou mieux, Envoyé Spécial (mais là c’est souvent déprimant) et regardez les poulets de Monsieur Loué, regardez ces batards d’éleveurs de Poulet en batterie : c’est la douche froide généralisée, c’est à vomir comme si l’air azoté sortait par le cadran de votre téléviseur. Après, on achète plus vraiment le poulet de la même façon, on cherche d’autres critères. Tiens, ça me fera un bon sujet pour mon prochain article dans l’affreux monde de l’agro-alimentaire.

Mais je ne poursuivrai pas plus loin dans la démonstration de l’horreur de la pub. L’idée première est de montrer qu’elle déforme le concept même de bonheur, qu’elle déplace insidieusement le jugement que l’on se fait de notre propre bonheur ce que j’ai modélisé par une graduation sur une règle graduée. Pour cela, tous les moyens sont bons. Les quelques entourloupes évoquées à la fin de cet article restent des moyens. Ce n’est pas cela qu’il faut critiquer, mais l’effet dévastateur qu’ils produisent et/ou l’objectif de ce qui les mettent en oeuvre.

Merci a Kot-Feller pour son aide dans cet article.
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